Le Paradis a disparu — extrait

Deux bras s’étirèrent, en repoussant l’édredon. Le blondinet se réveillait. D’une voix encore embrumée de sommeil, il demanda :

— Alors ma chérie, ma belle présidente, bien dormi ?

Rose-Marie resta un instant silencieuse, avant d’esquisser un sourire cruel et de répondre :

— Bien dormi ? Pas grâce à toi, en tout cas. Je ne me souviens pas d’avoir eu un amant aussi nul !

Complètement réveillé, le blondinet s’était redressé, l’air affolé. Ayant l’expérience des colères de Rose-Marie, il redoutait le pire. Il bégaya maladroitement :

— Mais Rose-Marie, je, je n’ai, je t’ai pourtant …

Rose-Marie lui coupa la parole :

— Tu n’es qu’un minable. J’ai eu l’impression d’étreindre un traversin. Oui c’est ça, un polochon. D’ailleurs, tu mériterais de n’être qu’un polochon !

Un claquement sec, un bref cri de terreur du blondinet, dont le corps disparut dans un tourbillon de vapeur verte. Quelque secondes suffirent pour que la brume retombe et se dissipe. Rose-Marie contemplait, interdite, le polochon vert qui venait de prendre, sur le lit, la place du blondinet.

Une minute s’écoula, le temps que Rose-Marie reprenne ses esprits, analyse calmement l’événement et en tire toutes les conséquences nécessaires. Le sang-froid et l’esprit d’initiative qui lui avaient tant servi pendant la campagne présidentielle lui permirent de réagir et d’exploiter rapidement la situation. Rose-Marie comprit qu’elle avait désormais des pouvoirs surnaturels qu’elle attribua à son triomphe électoral, sans pouvoir vraiment en expliquer l’origine. Mais peu lui importait : ce qu’elle voulait maintenant connaître, c’était l’étendue de ces pouvoirs.

 
 


Elle procéda, pour cela à diverses expériences, avec des vœux dont elle s’aperçut qu’elle n’avait même pas à les prononcer à haute voix : il suffisait qu’elle pense à un événement, en exprimant mentalement « je le veux ! » pour que cet événement se produise. Elle commença par expérimenter avec le polochon vert qui devint successivement un caniche, puis un berlingot, et enfin une savonnette.

Chacune de ces transformations s’accompagnait d’un petit cri de douleur, dans lequel on pouvait reconnaître la voix du blondinet. Mais Rose-Marie était une femme insensible qui ne se souciait guère des tourments qu’elle infligeait. Pour se débarrasser de tout ce qui pouvait lui rappeler le blondinet, elle provoqua un dernier cri de douleur : la savonnette devint un poisson rouge.